Mapuche-hommes de la terre
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25 mars 2008
A trois mois de son assassinat, rencontre avec la mère de Mathias Catrileo
Source:
http://redchem.entodaspartes.org/spip.php?article490

« Chaque jour il est plus difficile de ne pas pouvoir l’embrasser ». Monica la mère de Mathias croit que son âme s’est partagée en deux et demande « à la mère nature qu’elle l’aide à l’écouter avec le cœur ». Elle sent qu’elle l’aimera éternellement et que tant qu’elle sera vivante elle ne cessera jamais de réclamer justice, c’est ce qu’elle a juré à son fils la dernière fois qu’elle l’a embrassé. Le crime de Mathias Catrileo a été commis par le carabinier Walter Ramírez sur un fundo de la communauté de Vilcun, proche de Temuco de 3 janvier 2008. La nouvelle a été diffusée dans tout le chili par les compagnons de Mathias et la police n’a pu nier l’évidence mais la justice militaire a très rapidement remis en liberté, et suite à un vote unanime, le policier reconnu coupable de faits n’a même pas passé un mois en prison. Les origines de la famille Catrileo remontent à l’année 1879 quand est né valentin Catrileo Catrileo, arrière grand père de Mathias, la famille s’est exilée comme des milliers d’autres mapuches à Santiago pour rechercher un travail suite à l’expulsion de leurs terres. Le père de Mathias, Mario Catrileo est un citadin qui a étudié dans une université de la capitale et qui a connu Monica Quezada en pleine dictature.

Vous étiez conscients du racisme? Non, en raison de l’éloignement de nos origines, cela n’a jamais été un thème de conversation pour nous. Mario dit qu’il ne s’est jamais senti rejeté pour son nom. Ensuite quand est né Mathias, puis Catalina, la sœur de Mathias, nous ne parlions pas de cela non plus. Ce dont nous discutions c’était de la situation sociale, nous avons toujours été indignés par les injustices, et nous parlions souvent de la lutte contre la dictature. Nous protestions contre Pinochet, nous avons fait partie des gens de la Légua qui se sont battus avec la police, nous avons participé dans les coupures de courant et les barricades et quand nos enfants sont nés nous ne voulions rien que dans les collèges soient enseignés les droits de l’homme et qu’ils soient respectés. Mathias et sa sœur ont participé à des réflexions critiques sur l’éducation primaire. Mathias peu à peu s’est engagé contre le système, il est passé par une période punk et a vécu dans des maisons occupées. Nous l’observions, c’était un véritable artiste avec ses vêtements, quand les autres étaient à moitié « déguisés » lui l’était complètement, il s’engageait dans tout à fond jusque dans ses vêtements.

Quand il était adolescent vous parliez des mapuches? Oui, durant l’éducation secondaire il a décidé d’apprendre le mapudugun et a commencé à lire beaucoup sur l’histoire. Avant de partir au service militaire à 18 ans, il parlait avec ses amis punks du peuple mapuche. Ils nous ont raconté comment il essayait de faire prendre conscience sur la lutte du peuple mapuche. Il avait cette capacité de pouvoir être dans des lieux très différents avec des gens aussi très différents et de se faire apprécier. Il faisait des choix, un jour par exemple, il a décidé de ne plus jamais entrer dans un shopping. Il a aussi décidé de faire son service militaire et c’est surprenant qu’un jeune qui était tellement rebelle opte pour cette décision, mais il est même arrivé à être reconnu par ses supérieurs. Mais avec le temps, bien sur, il a commencé à se rebeller et pour finir il a passé beaucoup de temps en cellule pour insurrection. De là, un jour je lui ai dit que choses aller tourner mal, et je pense que je l’ai convaincu parce qu’il est parti et a décidé d’étudier pour se préparer à l’entrée à l´université. Il est entré à l’université d’agronomie de Temuco, il aurait pu rester à Santiago mais il a voulut partir à Temuco….

Quelle était la relation de Mathias avec sa famille ? Il aimait profondément sa grand-mère, il l’a toujours aimé. Ses deux grands parents paternels et maternels, c’était incroyable la façon dont il arrivait à communiquer avec eux… et maintenant je comprends que c’était une communication avec ses ancêtres, tout ce qui est en relation avec les croyances mapuches. Lui, avant d’aller dans les communautés, avant tout ça et avec ses cheveux dressés et de couleurs, complètement punk était doux et tendre avec ses petits cousins, il exprimait beaucoup d’amour pour sa famille…. Ma mère il l’embrassait et lui disait petite grand-mère…

Que pensais tu de ça?Je lui demandais quand il se comporterai comme ça avec moi, et il me répondait quand tu aura une longue tresse comme les anciens, ce jour là ce sera ton tour…

Qu’il allait être tendre avec toi? C’est ça ? Oui…. C’est qu’il s’était détaché… je ne sais si vous comprenez… il s’était détaché pour faire des choses plus importantes… ça nous a coûté de comprendre ça… je savais qu’il appuyait la cause mapuche, mais je ne savais pas à quel point… et comme c’était un type très engagé dans ce qu’il faisait, ça aussi il le faisait fond… quand il a commencé à étudier pour entrer à l’université, il l’a fait pendant un an et c’était la même chose. A ce moment là il vivait avec moi, parce que Mathias vivait aussi, et à la même époque, avec son père. C’était agréable de vivre avec lui, encore qu’il sortait rarement de sa pièce, il travaillait tout le temps. Ma mère et moi nous marchions en chaussons pour ne pas faire de bruit… moi, de temps en temps, ça me dérangeais de marcher sur la pointe des pieds, ma mère au contraire disait ça va valoir la peine…. Et il a obtenu d’excellentes notes, il a très bien réussit ses études. Il était comme ça appliqué, intense, passionné et convaincu de ses croyances.

Tu crois que ta forme radicale d’agir vient de lui? En 2006 il était très engagé, et pas seulement intellectuellement…. Un jour que je lui ai demandé un petit souvenir parce que je ne verrais pas pour le reste du semestre il m’a écrit quelque chose comme « il n’y a pas de retour en arrière…il y a tant de souffrances dans le monde… mais n’oublies jamais que tous les jours je pense à toi… Et j’ai été très émue pace qu’il m’a dit il « y a très longtemps que tu as rompu les barrières de la normalité, mais je crois que quelque chose te frustre, c’est pour ça il faut lutter, même si c’est une parole insurrectionnelle quelqu’un t’écoutera ».

Lui aussi pensait que sa mère était rebelle ?Je suppose qu’il s’en doutait et qu’il se rendait compte que j’étais rebelle mais sur un mode différent, il savait que j’avais passé les barrières du conventionnel, mais il savait aussi que j’avais commencé un chemin à la recherche de la paix…. Il n’y avait pas de paix dans mon cœur, si il n’y ni justice, ni vérité…. Quand j’ai commencé le Tay chi et à canaliser mes énergies, la colère par exemple, il disait : « maintenant maman qui commence à contrôler son astral fait comme si elle n’était pas en colère, mais au fond elle est toujours coléreuse ». Il aimait bien plaisanter. Il pensait aussi, et je le sais pas parce qu’un de ses amis me l’a raconté, que pour moi les choses ne marchaient pas, et il était inquiet pour ma survie. Je donne des cours de mathématiques et fais des ateliers pour m’en sortir, et à noël j’ai tenu un stand de parfums et aromathérapie, il est venu avec moi…

Il t’aidait? Il aidait tout le monde, il avait besoin d’argent, il avait toujours besoin d’argent, pas tellement pour lui, pour ses idées, même si son père l’aidait beaucoup lui aussi, il lui payait ses études et y compris il ne lui a pas coupé les vivres quand Mathias a décidé d’arrêter ses études pour se dédier à la cause mapuche, par exemple, pour aller visiter les prisonniers politiques. Au début nous avons résisté à l’idée qu’il arrête ses études, mais il était grand et savait ce qu’il faisait, c’était lui qui décidait. Nous n’étions pas toujours d’accord, mais il venu et est resté sur le stand avec moi, en décembre, et pour moi ça a été comme un cadeau… ça le faisait beaucoup rire que les gens achètent des choses aussi inutiles, comme des parfums, mais il était content de voir que ça marchait bien pour moi et disait, « ma vieille (expression tendre pour designer ses parents NDT) est en train de vendre tous les parfums du chili ».

Il t’as parlé de sa vie durant ces tours là ? Oui et ça m’a surprise parce qu’il était très réservé, mais il a appelé sa petite amie par téléphone devant moi pour lui dire qu’il l’aimait, il m’a regardé et lui a dit « ma mère est avec moi, veux tu parler avec elle ? » Et il m’a passé le téléphone… c’était drôle parce Mathias et sa sœur sont sortis du stand en courrant et en riant comme des petits enfants en disant « quelle horreur qu’est ce qu’elles vont se raconter… » là j’ai appris que sa petite amie, en réalité sa compagne puisqu’ils vivaient ensemble, est mapuche, professeur inter culturel et que de temps en temps elle fait de l’artisanat comme moi, pour gagner sa vie…. Je crois que ce geste de rapprochement de la part de Mathias a été un genre d’adieu.

Comment trouves tu la force de continuer à lutter ? C’est Mathias qui me la donne, je veux croire qu’il est passé à une dimension supérieure, je crois en toutes ces choses, son énergie, je sens qu’il faut que je me maintienne au plus haut niveau de moi-même, que je dois essayer de ne pas me décentrer et assumer le chemin que je dois vivre… quelle envie j’ai qu’il apparaisse et me parle… même si la cosmovision mapuche, en laquelle il croyait, dit autre chose, que la personne qui est bien n’apparaît pas et que ceux qui apparaissent sont ceux que l’on a pas laissé partir… ce que je lui demande c’est de développer mon intuition pour le sentir…

Qu’est ce que tu penses quand on dit que Mathias était terroriste? Qu’ils n’ont pas le droit de le dire… Mathias n’était pas terroriste, c’était un jeune á la recherche de la justice et qui avait récupéré ses racines… c’était beaucoup de choses, c’était un étudiant aussi, même si je n’ai jamais pensé qu’un titre puisse donner un statut, mais je lui ai enseigné que c’était des outils pour la vie… je n’aurai jamais cru que ce titre qu’il tentait d’obtenir, sans doute parce que je ne donne pas beaucoup d’importance aux titres, est utile jusqu’à ce que tu sois fait prisonnier, jusqu’à ce que tu t’assumes comme complètement antisystème… Mathias est parti dans les communautés pour apprendre avec une attitude très humble, ça c’est ses frères mapuches qui me l’ont expliqué, et il s’est profondément engagé… mais être terroriste c’est autre chose, cela suppose des armes (entre autres choses) et eux n’avaient ni traces de poudre sur les mains selon les derniers rapports, vouloir la justice ce n’est pas être terroriste.

Donc, tu affirmes que ce ne fut pas un affrontement comme le disent les carabiniers du chili? Non ce n’est pas ça. Ça me fait mal quand ils parlent de lui comme d’un terroriste. Il a fait partie d’un groupe de récupération pacifique de terres, une récupération, à mon avis quasi symbolique, … et ils se sont retrouvés là, désarmés et avec toute leur ingénuité face à la répression. Franchement c’est une chose d’avoir des idées radicales et c’en est une autre d’être terroriste…

Qu’est ce que tu espères de la justice ? Je n’ai pas de préjugés, mais ça me coûte de ne pas être d’accord avec ceux qui ne croient pas en elle, quand je vois ce qui se passe au chili. Il est possible que ce cas soit résolu, ce qui n’est pas le cas d’Alex Lemun. J’espère la peine maximum, si ils arrivent à condamner un assassin, je suis convaincu que c’est ce qui devrait se passer, mais ceci ne sera pas la justice parce qu’aucune condamnation n’est la justice…

Qu’est ce que tu souhaites pour le peuple mapuche? J’espère qu’ils auront l’opportunité de pouvoir s’exprimer comme n’importe quel peuple, comme n’importe quel mouvement, qu’ils ne continuent pas à souffrir comme c’est le cas actuellement, qu’ils continuent à s’organiser, que ce soit eux mêmes qui résolvent leurs problèmes, que ne vienne pas un état paternaliste pour leur dire ce qu’ils doivent faire et qu’aucun secteur ne profite de leur lutte. J’aimerais qu’ils aient l’éducation qu’ils souhaitent, une éducation qu’ils puissent choisir, qu’ils soient en auto gestion…

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