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Dossier: Prisonnier

10 février 2008
Entretien avec Patricia Troncoso.
Entretien réalisé par Marcelo Garay Vergara et le journal la nation.

Patricia Troncoso

Alors qu’elle se récupère doucement, et après une longue grève de la faim pour la révision de sa condamnation, la leader mapuche qui a internationalisé le conflit mapuche explique au journal « la nation », les raisons de sa longue lutte. Une dure bataille pleine de sacrifices, manifestation de rues et dans les communautés indigènes et un flirte constant avec la mort.

La Chepa est courageuse, c’est la réputation qu’a Patricia Troncoso, qui depuis plus de dix ans s’est joint à la lutte pour la récupération des terres des communautés indigènes des 8ème et 9ème régions du chili et du wallmapu (territoire mapuche). Une option de vie qui a pris forme, avec tout le poids du sang mapuche qui courre dans ses veines, bien que son nom soit winka, durant les 112 jours où elle s’est maintenue en grève de la faim pour réclamer, entre autres, la révision du cas Poluco-Pidenco, et dans lequel elle est accusée d’attaque incendiaire terroriste et condamnée à dix ans et un jour de prison.

Que pensez vous de la nomination de Rodrigo Egaña par le gouvernement pour tenter d’avancer vers une solution du conflit avec le peuple mapuche?

- Si nous faisons un parallèle avec l’ex ministre de Mideplan, c’est exactement la même chose, qu’a fait cette dame, elle est montée dans un hélicoptère, est passée par les communautés et la seule chose que s’est réalisée c’est l’incarcération de mapuches, des morts et le rachat de terres pour quelques communautés au travers des fonds de rachat de terres. Les efforts du gouvernement ont un objectif, une fois de plus, c’est d’étouffer le thème de fond de la problématique mapuche. Egaña signifie “nous avons échoué”. Au delà de la répression, des projets, la tentative de séparation face à l’opinion publique entre les bons et les mauvais mapuches, ils continueront d’échouer tout le temps où le problème politico historique sera considéré au travers du concept : argent pour les bons mapuches, bâton pour les mauvais.

La loi de reconnaissance des peuples originaires peut-elle aider à une réconciliation entre les mondes huincas et mapuches?

La reconnaissance constitutionnelle ne signifie rien, si ce ne sont pas les mapuches qui sont appelés à exercer et faire valoir leurs droits. On a besoin d’interlocuteurs valables et qui prennent des décisions et de gestes réels pour avancer dans notre processus de reconstruction politique et d’autonomie. C’est par là, entre chiens et loups, que l’on doit rechercher la reconnaissance constitutionnelle, le traité 169 de l’OIT a-t-il un sens avec la répression. Je veux rafraîchir un peu la mémoire sur la loi indigène et toutes les espérances qu’elle a suscité et aussi toutes les déceptions qu’elle a signifié. Quand le gouvernement chilien voudra bien parler de territoire et autonomie il est possible que nous puissions discuter. Mais maintenant et sous la botte…c’est difficile.

Que pensez vous du commentaire de l’UDI (parti chilien de droite NDT) qui a attaqué le gouvernement sur l’accord qui a mis fin à votre grève?

La droite défends une manière d’aborder une problématique avec toute la rigidité qui est son héritage de la dictature, elle essaye de comprendre une résistance et défense du territoire mapuche comme une conduite terroriste. L’octroi de bénéfices pénitentiaires n’est ni un acte de charité, ni une bienfaisance, comme ils l’ont insinué, c’est un droit qu’a n’importe lequel des condamnés. Les prisonniers politiques qui vont en bénéficier, à partir de mars prochain, présentent toutes les exigences pour exercer ce droit. Autre chose est le fait que le résultat de la politique répressive de l’état chilien, qui a inclue dans celle-ci la gendarmerie, en est arrivé à nier ces droits de manière arbitraire comme punition de nos manifestations, comme par exemple la grève de la faim.

Quelle importante attribuez-vous au rôle joué par l’église catholique dans la solution de la grève?

Monseigneur Goic a été le plus visible, mais je ne peux oublier Camilo Vial qui de façon permanente nous a informé de ses activités, l’archevêque de Chillan Carlos Pellegrin ou monseigneur Ezzati. Eux, n’ont sans doute pas eu de récompense pour leurs efforts parce que ce sont des ouvriers et que leur travail est un engagement pour la vie. Monseigneur Goic s’est montré très responsable et conséquent pour comprendre notre situation, et ceci démontre une récupération de l’église par le peuple. Nous avons commencé à entendre un discours non seulement conciliateur, comme ce fut le cas à la fin de la dictature, mais l’église en plus, maintenant assume l’impact d’un modèle économique inhumain qui déchire les entrailles d’une société obsédée par la réussite, le pouvoir la drogue et y compris le suicide comme une option possible pour ceux qui ne l’a supporte pas.

Quand ils ont commencé leur grève de la faim en octobre dernier, les grévistes ont demandé une révision de la loi antiterroriste par laquelle ils ont été condamnés et d’autres exigences, mais après avoir obtenu les bénéfices pénitentiaires, pour finir, croyez vous qu’ils ont cédé?

Nous n’avons cédé ni d’un centimètre, nous avons cherché des chemins intelligents pour canaliser ces demandes. Nous avons demandé la démilitarisation des communautés, la révision du cas Poluco-Pidenco et de la loi antiterroriste autour d’une table de négociation, et comme preuve de bonne volonté la reconnaissance des bénéfices pénitentiaires. Mais au chili les conditions ne sont pas réunies pour discuter. Sinon, comment expliquer les 112 jours de punition d’une grève de la faim qui présentait les indices d’une volonté d’un dialogue qui ne s’est jamais ouvert. Comment parler de la loi antiterroriste si le propre ministre de l’intérieur dit « nous la réutiliseront si c’est nécessaire ». Face au monde, le chili apparaît comme un pays qui applique la loi antiterroriste et ceci n’est pas bien vu, parce que l’association avec la dictature de Pinochet est immédiate.

Donc, vous croyez que vous avez gagné la bataille?

Au niveau national et international nous avons démontré la violence contre les communautés qui, aujourd’hui, résistent et leur la militarisation. Nous avons fait comprendre au gouvernement, en particulier que le thème de fond est le territoire et l’autonomie, et qu’il doit mettre fin à la répression contre les communautés et les groupes d’appui dans les villes. Les solutions pansements ne servent à rien, et si ta question est avez vous gagné, oui, nous avons gagné. Notre ennemi a du venir au pied de mon lit pour négocier et me donner ce que je voulais, pas moi la Chepa, ce sont les mapuches qui ont gagné, moi je ne suis qu’une ouvrière.

Tu vas insister pour obtenir la révision du cas Poluco-Pidenco et un nouveau jugement ?
Je maintiens l’idée que nous sommes sans défense. Le même état qui nous accuse nous défend aussi avec un avocat payé par l’état. La loi antiterroriste, le thème de ce procès, la présomption d’innocence et les témoins sans visage, nous aborderons tout ça devant les tribunaux internationaux, tout comme les assassinats de mapuches qui sont entre les mains de la justice militaire.

Tu crois que les promesses vont être tenues?

Ce qui est en jeu, c’est la crédibilité du gouvernement de Bachelet pour ce qui concerne le problème indigène. Il faudra le voir pour le croire. L’histoire et l’expérience nous disent que les politiques mises en place sont de petits pansements et que tout ce qui s’écrit avec la main se gomme avec le coude. Le gouvernement peut dire ce qu’il veut, mais il devra tenir ses promesses en mars. Il ne m’a pas donné sa parole personnellement, il l’a donné à la conférence épiscopale dirigée par monseigneur Goic. L’église est la garante et le gouvernement, celui qui doit tenir ses promesses. Si il ne le fait pas ce sera de sa responsabilité. Si il ne tient pas sa parole il devra en assumer les conséquences.

Quelle est ton opinion sur les actions de la CAM?


Malgré toute la persécution la CAM est jusqu’à maintenant l’expression la plus digne de lutte et d’engagement. Elle n’a pas de relation avec des groupes subversifs, ce qui est utilisé pour dévaloriser le mouvement, insinuant ainsi que les mapuches ne seraient pas capables de s’organiser, se battre et avancer politiquement et statiquement. Que l’on soit d’accord ou pas, la Coordinadora est le mouvement qui a levé un drapeau d’avant garde et de confrontation contre les prédateurs et le système capitaliste. Tant que les entreprises forestières nous voleront l’eau, altéreront les affluents naturels nous n’auront pas d’autres options que la confrontation et la récupération des terres usurpées. Ceci amène la répression mais aussi la résistance et la défense.

Pourquoi la CAM a-t-elle rejeté toute possibilité de dialogue avec Rodrigo Egaña et a prévenu qu’elle continuerait ses actions de résistance?

C’est absolument compréhensible. Notre peuple a épuisé toutes les instantes de dialogue avec le gouvernement, parce que ceci n’a pas permit la dévolution du territoire usurpé par les entreprises forestières et les latifundistes riches. Ce qui nous est offert c’est une restitution de terres qui n’a rien à voir avec ce qui nous a été volé, et en plus on paye le voleur pour qu’il rende son butin. Comment les entreprises forestières sont elles arrivées à accumuler tant de terres ? Grâce à une loi spéciale où les subventions constituaient le véritable marché. Pour acheter un hectare de terre, le planter et l’exploiter, l’état a versé une subvention de 70% du prix aux multinationales. Le marché aujourd’hui c’est que le mapuche suffoque sous les eucalyptus et les pins, pendant qu’eux vont acheter, préparer et produire de la cellulose.

La mort de l’étudiant mapuche Mathias Catrileo a aggravé le conflit en araucanie. Crois tu que le conflit pourrait s’aggraver encore plus?

La réalité du conflit c’est que nous vivons ici et que cela nous amène à défendre et travailler ces terres. La répression est toujours présente, mais nous restons là. La stratégie répressive a changé et se sont multipliés les contingents policiers dans le simple but de nous terroriser, réunir de l’information et de nous persécuter. Les carabiniers aujourd’hui sont des gardiens des entreprises forestières, des laquais des riches. Ils n’ont pas d’autre fonction que de protéger, renforcer, étendre et perpétuer la domination. C’est un conflit politico historique avec le peuple nation mapuche qui obéit principalement à la reconnaissance de son territoire et à son autonomie. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’histoire méconnue et contestée qui affleure avec la même force que les problèmes avec le Pérou ou la Bolivie. Et là oui, les traités sont respectés, les limites maritimes, chaque centimètres de mer… bon, nous aussi nous travaillons pour récupérer ce que l’on nous a volé.

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